25 avril 2010 0 Commentaire

Olivier Rolin-Le magazine littéraire

Olivier Rolin, Bakou, derniers jours

 

Olivier Rolin-Le magazine littéraire dans actualité bakou

On écrit parfois pour le plaisir de vivre d’autres vies que la sienne : Suite à l’hôtel Crystal, paru en 2004 dans la belle collection de Maurice Olender, «La Librairie du XXIe siècle», avait permis à Olivier Rolin de s’imaginer en agent secret, amant d’une ex-reine de beauté turque, littérateur passant à deux doigts du prestigieux « prix Kangourou » pour l’amour d’une femme fatale, le tout sur fond de chambres d’hôtel situées aux quatre coins du monde et décrites avec une méticulosité confinant à la maniaquerie. Non sans humour, il était allé jusqu’à anticiper sa mort dans une chambre de l’hôtel Apshéron, à Bakou, en 2009, d’un coup de pistolet Makarov 9 mm, si bien que la biographie le présentant sur la jaquette de l’ouvrage pouvait afficher : «Olivier Rolin (Boulogne-Billancourt, 1947-Bakou, 2009)».

 

La plaisanterie s’était poursuivie avec Rooms, recueil de nouvelles signées d’auteurs amis de l’écrivain, où Mathias Enard avait ajouté sa pierre en mettant en scène des comparses venus s’emparer de la dépouille, confirmant ainsi la disparition de notre héros… La littérature peut-elle non seulement égaler, voire surpasser le réel, mais aussi le prédire ? La question que posait Pierre Bayard dans Demain est écrit, l’auteur de Tigre en papier y a répondu à sa manière, en décidant de se rendre dans la capitale de l’Azerbaïdjan l’année présumée de son décès, afin de voir si les faits pouvaient coïncider avec la fiction. Et c’est ce séjour, correspondant à l’idée d’Oscar Wilde selon laquelle il faut parler des choses graves avec légèreté et des choses légères avec gravité, qui fournit toute la matière de Bakou, derniers jours.

 

De là proviennent les allures malicieusement testamentaires du texte, à mi-distance du journal de voyage – assorti de photos prises par l’écrivain lui-même – et du journal intime. Découpé en brèves séquences décrivant les rencontres, les lieux visités, l’histoire grande et petite liée à la ville et ses environs, le livre nous entraîne avec une érudition désinvolte du cimetière des martyrs aux steppes de l’Asie centrale en passant par les fastes kitsch des monuments d’Achgabat, au Turkménistan. Cependant, Bakou, derniers jours, loin du guide pour touristes, se rapproche davantage d’Istanbul, Souvenirs d’une ville d’Orhan Pamuk ou des Anneaux de Saturne de W. G. Sebald, la dérision en plus. La promenade, géographique et historique, est également et surtout littéraire car, comme l’auteur l’affirme, « mieux vaut s’en remettre aux témoignages des livres qu’à celui des yeux ». D’une page à l’autre, on croisera Essenine, le poète-paysan soviétique rendu célèbre par sa liaison avec Isadora Duncan et retrouvé suicidé en 1925, ou encore les personnages d’Ali et Nino, le roman-phare de la nation, tragique histoire d’amour et méditation sur l’identité cosmopolite de la capitale azerbaïdjanaise, porte battante entre Europe et Asie.

 

Ces littératures ne constituent cependant qu’une partie de la bibliothèque explorée par Olivier Rolin. Les allusions à sa propre oeuvre, de Port-Soudan à Méroé, Tigre en papier et Un chasseur de lions, forment une trame seconde (mais non secondaire) qui ajoute au caractère ironiquement testamentaire de Bakou au même titre que la liste des morts possibles – plus loufoques les unes que les autres – envisagées par l’écrivain. Olivier Rolin se retourne sur son passé et nous livre des « Mémoires d’outre-tombe » moins solennels qu’amusés, tout en renversant les perspectives. Car, si la ville, à l’instar du périphérique de Paris depuis Tigre en papier, fait désormais partie de sa bibliographie, s’il l’a faite sienne à travers les mots, il y a peut-être moins projeté ses obsessions personnelles qu’il n’a fait face à celles-ci. Ou, pour le dire autrement, l’auteur de Méroé s’était jusqu’ici attaché à cartographier le monde par le verbe, à le faire rentrer dans sa littérature ; avec Bakou, un lieu devient le reflet de ses propres textes.

 

Ainsi, les personnalités bien réelles d’Essad Bey, l’auteur d’Ali et Nino, par ailleurs affabulateur et imposteur de génie, ou de Reginald Teague-Jones et de Richard Sorge, espions aux identités triples et aux destins aventureux, ne peuvent que renvoyer à celles, fictives, des romans de l’auteur (et de Suite à l’hôtel Crystal en particulier). De même, la nacelle de la roue Ferris dans laquelle il s’installe permet de convoquer toutes les figures circulaires qui hantent ses textes, de la révolution du globe terrestre dans L’Invention du monde, qui mettait en scène vingt-quatre heures de la vie d’une planète, à Tigre en papier et aux circonvolutions de la DS « Remember » autour de Paris… Structure qu’on retrouve évidemment ici, de la même façon qu’on y décèle l’exposé de motifs emblématiques de l’écriture d’Olivier Rolin sous les dehors d’une composition faisant la part belle au fragment, à la digression et au décousu d’impressions successives – plus authentique peut-être que la continuité reconstruite d’une intrigue.

 

Soit un auteur allant et venant entre la réalité telle qu’on la voit (les photos) et la réalité telle qu’on la remodèle et l’anamorphose (le texte), pour qui le déplacement (dans l’espace, la culture, l’histoire, la langue) apparaît comme un moteur essentiel d’inspiration, mais qui ne saurait pour autant envisager d’exil absolu. Le chapitre « Leçons de russe » en témoigne, où la maestria lexicale du sieur n’a d’égale que ses incapacités en termes de grammaire et de syntaxe, comme s’il lui était impossible de quitter tout à fait le français… Ce mouvement de balancier, cet équilibre précaire et d’autant plus précieux qui sous-tend Bakou lui donne son élégance. Olivier Rolin joue les funambules avec talent, entre vérité des faits et vérité de la littérature, départ vers un ailleurs qui n’est pas complètement étranger et retour vers un chez-soi qui semble étrangement lointain, ironie d’une mort imaginée, jouée et déjouée, et mélancolie d’un double deuil auquel on se voit véritablement confronté à son retour dans le réel – et qu’aucune fiction, hélas ! ne saurait transcender.

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